NATACHA - Jef BONIFACINO
     
NATACHA
Ma première nuit à Minsk, j’ai croisé trois jeunes gars près d’un lac et nous avons bu quelques bouteilles pour faire connaissance. Pas même 5 heures en Biélorussie et je vomissais tout ce que j’avais. Le lendemain je rencontrais Natacha. Elle préparait à manger pour des apprentis comédiens. Elle débarrassait et je restais seul assis à la regarder tournoyer autour de la table, gracieuse et brusque. Je la pris en photo, elle joua une ballade médiévale au piano et je l’embrassais.
Je rentrais en France, je potassais un dictionnaire de russe pendant 2 mois, je revenais. Une nuit de février, il fit -38 degrés. Je l’aimais, j’étais coincé, je n’ai jamais pu pénétrer son regard. Je refis ce trajet une douzaine de fois. De son enfance je sais peu et elle ne m’a pas beaucoup raconté sa jeunesse post-Perestroïka, c’était la survie. Puis deux mariages et deux enfants. Elle ne se livrait pas beaucoup, dur pour un français.
Pendant 6 mois je photographiais la ville, des artistes biélorusses, un cimetière d’exécutions de masse. J’essayais de comprendre l’histoire, le bolchevisme, les nazis, le communisme, Tchernobyl, Loukachenko aujourd’hui. Politique de l’omission et de l’omerta. Et je la photographiais elle. Le silence toujours. La politique, elle, elle s’en foutait. J’essayais de la comprendre à travers tout ca. Mais ai-je essayé de la comprendre elle ? Non je voulais la changer, comme je voulais que ce pays change.
Je ne su jamais, durant ces quatre années, où j’habitais. Je cru un moment à l’amour et à la révolution. Je l’ai perdue elle et Loukachenko est toujours président depuis 24 ans.
La dictature c’est l’histoire qu’on ne dépasse pas. Une attente sans consolation. Parce que les souffrances, la mémoire d’un peuple ou d’une personne, restent enfouis.
Je ne sais pas, je ne peux expliquer ce qu’elle n’a pas dit. Mais j’ai vu son talent, sa beauté et ses éclairs de folies résister, jour gris après jour gris.
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